J-1 de la proclamation de la Commune

On est à la veille du 18 mars 2025, ce qui, 154 ans en arrière, nous ramène à la veille de la proclamation de la Commune de Paris de 1871.

Il y a quatre ans et 1 jours on a entamé le travail loufoque d’écrire une histoire à quatre mains, pendant 72 jours, la durée de la Commune de Paris.

Le 24 mai 2021, nous avions publié le dernier chapitre de cette histoire, qui elle aussi se terminait le 24 mai 2021, sur les sites lundi.matin et dinamopress.

Samedi prochain, le 22 mars, nous serons à Marseille, pour présenter l’entièreté de l’histoire sous forme de livre, mais aussi sous forme de spectacle pour petits et grands. ça se passera à la DAR, centre social autogéré à partir de 18h00.

On commencera par le spectacle et on poursuivra par une discussion sur le livre autour d’un repas.

La date est symbolique, le 22 mars 1871, Gaston Crémieux prononce son discours à Marseille en soutien à la Commune de Paris et le lendemain la Commune de Marseille voit le jour.

C’est la première date de notre mini-tournée qui s’achèvera à Paris le 24 mai après la Montée au Mur des Fédérés.

Nous nous ferons un grand plaisir de vous compter parmi nous pour faire la fête ensemble et faire la nique au réel de plus en plus grisâtre, voire brunâtre. Commandez le livre et soutenez ses rhizomes

On vous met ci dessous le poème « Les Incendiaires » de Eugène Vermersch, écrit en 1871, après la Semaine Sanglante et toujours criant de sens aujourd’hui.

(Merci à Thomas Dunoyer de Segonzac pour nous l’avoir fait lire récemment au travers de son livre « Vers Vermersch »)

LES INCENDIAIRES

AVERTISSEMENT


Voici maintenant quinze mois environ que ce poème des Incendiaires a vu le jour pour la première fois. Il eut en France, à son apparition, un grand retentissement, et aux clameurs qu’il souleva dans toute la presse, — dans les journaux tartufes de la République conservatrice, aussi bien que dans les feuilles dont les attaches à la police sont de notoriété publique, — je vis que j’avais mis le doigt sur la plaie. En effet, en disant que le mot d’ordre de la prochaine révolution doit être : plus de conciliation ! je devais exaspérer tout ce qui n’est pas le Peuple, — tout ce qui n’existerait plus depuis longtemps si, à chacun des mouvements insurrectionnels, la pitié des foules n’avait arrêté le bras à leur justice. Miséricorde stupide ! Pour que le but de la Révolution fût atteint, la vieille société liquidée, l’égalité définitivement fondée, il suffisait que le jour où il brisait la tyrannie, le Peuple modelât sa conduite sur celle de ses éternels adversaires et qu’il prît enfin sa revanche, lui aussi. Au lieu d’écouter les conseils de la logique, il préféra sourire niaisement à l’espoir d’une fraternité impossible. Que de fois, pourtant, n’a-t-il pas été le maître depuis la nuit du 14 juillet 1789 jusqu’au matin du 18 mars 1871 ! Et se peut-il qu’il oublie si vite de combien de milliers de cadavres il a payé à chaque fois la faute d’avoir pardonné à la Réaction ! On n’a pas fini de démolir la Bastille, que déjà les royalistes fusillent et envoient au bagne les soldats patriotes de Château Vieux et commencent à Nîmes leurs massacres du Midi, tandis que la bourgeoisie parisienne, déployant le drapeau rouge de la loi martiale, allait, sous les ordres de Lafayette et Bailly, piétiner dans le sang les faubouriens. Qu’on lise le récit des compagnons de Jéhu en 1796, et on ne pourra s’empêcher de se tenir les côtes devant les fantaisistes échafauds de 93, qui n’ont guère mérité l’honneur d’être pris au sérieux. Et la Terreur Blanche ! Et les émeutes Louis-Philippistes ! Transnonain ! Et la Croix Rousse ! Et les journées de juin ! Et les journées de mai !… Trouve-t-on que ce soient là de pressants motifs de conciliation ? Allons, l’expérience est faite : le peuple a toujours fait grâce, et jamais on ne lui fait merci. Il est certain que le Prolétariat et la Bourgeoisie sont dans un état de guerre inévitable, et qu’il faut que l’un ou l’autre périsse dans la bataille : reste à savoir si les trente-cinq millions de prolétaires auront toujours la résignation de se laisser décimer et dévorer par deux cent mille familles fainéantes. Mais au moins qu’ils le sachent bien : jamais, jamais entre eux et la Bourgeoisie, il n’y aura de réconciliation sincère. Les protestations les plus ardentes des privilégiés ne sont autre chose que d’effrontés mensonges dictés par l’effroi de la première heure, et le peuple qui s’y laisse prendre n’est qu’un peuple de dupes. « Insensés que nous sommes ! — disait déjà Marat dans le no 29 de l’Ami du Peuple, — nos ennemis nous traitent comme des imbéciles : ont-ils tort ? nous ne sommes à leurs yeux que des animaux féroces, dont il faut éviter le premier coup de boutoir et que l’on peut ensuite mener avec un fil ! » Les temps n’ont pas changé ; toujours, maintenant comme alors, le peuple sait vaincre, mais il ne sait pas plus qu’alors profiter de sa victoire ; et c’est pourquoi j’ai voulu lui dire une fois encore ce que j’ai si souvent répété ailleurs :

« Mais donne donc le coup de boutoir ! »

 Londres, 1er janvier 1873.


Paris flambe à travers la nuit farouche et noire 
Le ciel est plein de sang, on brûle de l’Histoire,
Théâtres et couvents, hôtels, châteaux, palais 
Qui virent les Fleurys après les Triboulets,
Se débattent parmi les tourbillons de flammes 
Qui flottent sur Paris comme les oriflammes 
D’un peuple qui se venge au moment de mourir. 
Le feu de pourpre et d’or monte comme un soupir 
Vers les appartements secrets des Tuileries,
Lèche les plafonds peints et les chambres fleuries,
Et dévorant, au fond des boudoirs étoilés,
Les meubles précieux, les coffrets ciselés,
les laques, les tableaux et les blanches statues 
dont l’orgueil virginal enfle les gorges nues,
Il montre dans la nuit au monde épouvanté 
Comment tombe Paris drapé dans sa fierté. 
Ce lourd entassement qu’étayaient des faits sombres,
Le Louvre aussi flamboie et s’écroule en décombres 
Avec ses murs de marbre et ses portes d’airain 
L’antre où rodait encor l’ombre de Mazarin,
Et qui frémit le jour qu’à la voix de Camille 
Le peuple décida qu’on prendrait la Bastille,
Le palais de Philippe-Égalité n’est plus. 
Ces pans de murs noircis, ces débris inconnus,
Ces pierres sur le sol, ce furent les Finances.

 
Ce léger édifice où, dans le bruit des danses, 
Des coupes, des baisers, des amoureux serments, 
Le traître Salm vendait la France aux Allemands, 
Et que plus tard sacra le souffle de Corinne, 
La Légion d’Honneur n’est plus qu’une ruine. 
Le Palais de Justice et l’hôtel de Piétri, 
Et la Conciergerie où Damiens meurtri, 
Robespierre, Vergniaud et ceux de la Rochelle 
Apparaissent, autour de la Sainte-Chapelle, 
Ainsi que trois flambeaux surhumains et sacrés, 
Brûlent ensemble aux yeux des tueurs effarés. 
Cette torche, là-bas, jaunâtre et violette, 
Qui tremble au vent, c’étaient les docks de la Villette. 
Ici près, c’est la Cour des Comptes qui se tord 
Dans un embrasement farouche qui la mord, 
Et qui broie, en courant, ses piliers, ses toitures 
Et sa bibliothèque où des larves impures 
Dormaient sur les dossiers du monde impérial ; 
Et plus loin l’ouragan vengeur du Prairial 
A sur les Gobelins déchaîné la tempête : 
La soie en fleur le long des métiers toute prête 
Fond en frisant ainsi que des cheveux d’enfant. 
L’incendie est partout, immense, triomphant ; 
Il danse sur le toit et rampe dans la cave ; 
Le plomb en nappes coule ainsi que de la lave, 
Et sur les pavés noirs s’étale en flots d’argent. 
Mais, tout à coup, un feu gigantesque émergeant 
Du milieu de la ville effrayante, domine 
La grandiose horreur du canon, de la mine 
Éclatant en faisant sauter tout un quartier, 
Et du mur qui chancelle et s’abat tout entier 
Avec le grondement prolongé du tonnerre, 
Les voix, les pleurs, le bruit des bas, les cris de guerre, 
Et l’on voit s’élancer vers les astres surpris 
La grande âme de la cité qui fut Paris : 
La flamme impitoyable étreint l’Hôtel-de-ville ! 
Ô souvenirs ! Histoire héroïque ou servile ! 
Ô Maison-aux-Piliers ! Grand Étienne Marcel ! 
Conseil des Seize ! Ligue ! Ô silence cruel 
Qui bâillonna Paris durant deux cents années ! 
Commune où, pour flétrir les têtes couronnées, 
Pareille au bruit du vent déchaîné sur la mer, 
La fougue de Danton couvrait la voix d’Hébert ! 
Balcon qui vit la France outragée ou vendue 
Par trois fois acclamer la liberté rendue !

 
Jadis Quatre-vingt-neuf avec ses rubans verts,
Un beau soir de juillet, pour le vieil Univers 
Y monta proclamant ton verbe, ô République !
C’est de là que plus tard la Populace épique 
Vit sur l’horizon plein de rires et de voix 
Le passé qui fuyait dans le fiacre des rois !
C’est là qu’elle brisa sa chaîne impériale !
C’est là qu’elle affirma la force communale !… 
Ô dévoûments ! fiertés ! gloires ! écroulements !
Ô sang du peuple ! Os des aïeux ! Siècles dormants !
Paris est mort ! Et sa conscience abîmée 
À tout jamais s’évanouit dans la fumée !… 
Et bien ! quand l’incendie horrible triomphait,
Une voix dans mon cœur criait : Ils ont bien fait !

II


Pourtant je suis l’ami des roses 
Et je baise leurs lèvres closes 
À travers les pleurs du matin ;
Je suis bien connu des abeilles 
Que suivent sur les fleurs vermeilles 
Les grands papillons de satin. 

Vers le retour des hirondelles 
Tous mes rêves battent des ailes 
Et planent dans l’azur des cieux ;
Ils voyagent, légion blanche,
Dans les clartés que l’aube épanche,
Et dans l’oubli délicieux. 

Vienne juillet, il faut que j’aille 
Dans les bois où rode la caille,
Dans les parfums, dans les chansons ;
Je ne retrouve plus ma route,
Et pour seul guide alors j’écoute 
L’oiseau caché dans les buissons. 

Perdu dans le ravin paisible,
J’éprouve un bonheur indicible 
À ne plus savoir où je suis ;
L’odeur sauvage des bruyères 
Me ravit, et dans les clairières 
J’ai dormi pendant bien des nuits.

Rien dans mon âme ne murmure 
Contre les ronces où la mûre 
Saigne, ou contre l’orgueil des lys ; 
Je pardonne leurs bavardages 
Aux pétulants merles sauvages 
Dans les feuilles ensevelis. 

Je passe aux roses leurs toilettes, 
Et l’améthyste aux violettes, 
Et la topaze aux vers luisants, 
Aux faisons d’or leur luxe étrange, 
Aux loriots la soie orange 
Dont s’enflamment leurs cous charmants. 

Je n’éclate pas en reproches 
Si la source qui, dans les roches, 
Roule un babil perpétuel, 
Tout comme les yeux de la femme 
Où jadis plongea mon âme, 
Reflète la splendeur du ciel. 

Les beaux soirs d’automne, aux vesprées, 
Quand je vois les grappes pourprées 
Qu’un rayon de lune poursuit ! 
Je pardonne aux grives gourmandes 
Qui parlent comme des flamandes 
Un jour de kermesse, à minuit. 

Je voile mon âme sereine 
Quand brillent des yeux où la haine 
Et le crime sont triomphants, 
Et mes illusions perdues 
Apaisent leurs lèvres émues 
Sur le front chaste des enfants. 

Bien souvent des oiseaux de proie, 
En poussant de grands cris de joie, 
Du bec ont déchiré mon cœur, 
Mais j’ai purifié mon âme 
Avec la douceur d’une femme 
Et l’humilité d’un pécheur. 

J’ai cherché dans la tourmente, 
Le dahlia bleu, la fleur qui chante, 
Loin des jaloux, loin des méchants ; 
J’ai voulu me refaire une vie

Pure comme une symphonie,
blanche comme les ramiers blancs. 

J’aspire pendant la bataille,
Tandis que siffle la mitraille,
À la paix douce, à l’aube, au jour,
Sans ambition plus farouche 
Que de pouvoir baiser la bouche 
Où naîtront les propos d’amour. 

J’abhorre la guerre, et je rêve 
Aux siècles lointains où le glaive 
Aura la forme d’une faulx ;
Où la gloire n’aura de palmes 
Que pour les héros forts et calmes 
Faisant des biens avec nos maux ;

Et j’appelle l’heure azurée 
Où les hommes, troupe sacrée,
Avec le lait, avec le miel,
Revêtus de tuniques blanches,
Iront célébrer sous les branches,
L’apaisement universel.

III

 

Nos vainqueurs disaient : « Faisons taire 
La clameur de ces mécontents !
Pour être heureux, purgeons la terre 
De ces coquins, de ces brigands !
Vit-on jamais peuple semblable ?
Ça pleure, hurle et fait diable 
Parce qu’il crève un peu de faim ?
Il se regimbe ! Il nous reproche 
De nous empiffrer de brioche 
Quand il n’a même pas un morceau de pain ?

« Ces propos sont intolérables !
Mâtons ces révoltés amers !
Entre nous et ces misérables 
Mettons l’immensité des mers !
Leur voix quelquefois nous réveille 
Et monte dans l’aube vermeille,
Chassant nos songes effarés !
Pontons, perdez-vous dans la brume !

Allez ! Et noyez dans l’écume 
Le cri de ces désespérés !

« Nous voulons qu’on nous débarrasse,
De la tourbe de ces jaloux :
Il faut détruire cette race 
Qui voudrait vivre comme nous !
Coupons ces mains, cousons ces bouches,
Proscrivons ces homme farouches 
Qui, même au moment de mourir,
Rêvent encore d’âpres revanches,
Et laissons aux mouettes blanches 
Le soin de les ensevelir !

N’ont-ils pas mis dans leurs cervelles 
Qu’ils avaient droit comme nos fils 
Aux fruits pourprés, aux fleurs nouvelles,
Et n’ont-ils pas, dans leurs défis,
Proclamé le travail auguste,
L’agio vil, la rente injuste ?
Voulaient-ils pas, ces abrutis,
Dans leurs étonnantes doctrines,
Que nous durcissions nos mains fines 
Sur le manche de leurs outils. 

« Allons donc ! Allons ! pas de grâce !
Dieu sur qui nous nous appuyons 
Fait suivre le riche qui passe 
Par les parfums et les rayons !
Dieu l’a voulu ! Sa créature,
Demain poussière et pourriture,
Ne peut qu’adorer ses décrets !
Et nous nous devons à nous-mêmes 
D’étouffer les hardis blasphèmes 
Que poussent leurs vœux indiscrets !

« Nous sommes les élus, les maîtres !
Nous sommes les prédestinés !
Et Dieu nous soumit tous les êtres,
Même avant que nous fussions nés !
À nous les hommes et les choses !
Le ciel doré ! l’odeur des roses !
Le bois où folâtrent les vents !
L’ingénu regard plein de flammes 
Et le léger baiser des femmes 
Dans la tendresse du printemps !

« Nous nous trouvons bien où nous sommes ;
Charette a de jeunes niais 
Qui fusilleront cent mille hommes 
Pour nous donner l’ordre et la paix. 
Chantez clairons ! sonnez cymbales !
Vive la logique des balles !
Rien ne convainc mieux un mutin !
Appelons les soldats du pape,
Et faisons sortir d’une trappe 
Tous les mouchards de Valentin !

« Surtout n’épargnez pas les femmes ;
Ne faites pas grâce aux enfants ;
Il est parfois de grandes âmes 
Dans des poitrines de douze ans !
Sans peur qu’un bourgeois se récrie,
Vous pourrez faire une tuerie 
Comme Bonaparte en rêva !
Broyez ces bandes scélérates !… 
S’il survit quelques démocrates 
Il nous reste Nouka-Hiva ! »

IV


Ô Révolution ! nous t’avions oubliée,
 Tu nous en punis justement !
Pour le peuple vaincu, pour la France liée 
 Au char du vainqueur allemand,
Pour la cervelle humaine écrasée et fumante 
 Sur les murs noirs de Transnonain,
Pour Avril, et pour Juin, pour les morts que tourmente 
 L’oubli sous le ciel africain. 
Pour les réactions et pour les hécatombes,
 Pour nos droits à mort condamnés,
Pour Décembre dansant des rondes sur les tombes 
 De nos frères assassinés,
Pour Blidah, pour Cayenne et l’horreur indicible 
 Des funèbres prisons dans l’eau,
Nous devions à ces gueux la justice impassible,
 La guillotine et le bourreau !… 
Ô Révolution ! j’ai vu ta face austère 
 Où l’indignation flambait !
Tu criais : « Allons donc ! frappez du pied la terre !
 Faites-en sortir le gibet !
« La guerre est éternelle entre vous et ces drôles,

 
 Ne l’avez-vous assez appris ?
Non, il ne suffit pas de marquer leurs épaules !
 Pas de bagne et plus de mépris ;
La mort !… quand le forçat s’évade et recommence !
 La pitié n’est plus de saison !
Demandez au passé ce que vaut la clémence !
 Ô peuple, écoute la raison !
Va dans le cimetière où sont couchés tes pères 
 Avec leur balle dans le cœur,
Laisse dans leur fureur parler ces voix sévères 
 Et donne à ces morts un vengeur !… »
Mais la sensiblerie a perdu cette race,
 Tout pour ce siècle est innocent !
Nul ne s’est souvenu que « tu veux qu’on t’embrasse 
 Avec des bras rouges de sang ! »
On sauva les bandits, on prêcha l’indulgence,
 On dit aux gueux effarouchés 
Qui se faisant petits, se tenaient cois d’urgence :
 « Oublions vos vieux péchés !
Mon Dieu ! rassurez-vous, chers brigands que vous êtes !
 Vous n’êtes plus que des vaincus !
Nous ne prendrons pas un cheveu de vos têtes,
 Une obole de vos écus ! »
Et ce qui fut dit fut fait : les meurtriers, les traîtres 
 Et les voleurs de grand chemin 
Respirèrent : bourgeois, rentiers, nobles et prêtres 
 Clignèrent l’œil d’un air malin. 
Aujourd’hui ces gredins, du sang jusqu’aux chevilles 
 Rient d’un rire stupide et lourd,
Et dans le vin joyeux et les baisers des filles 
 Se moquent de leurs peurs d’un jour ;
Aujourd’hui dans Paris, sur le pavé des rues,
 Ils foulent nos morts à leurs pieds :
Les pères mitraillés, les mères disparues,
 Dans leurs berceaux de sang souillés,
Les orphelins, levant leurs mains, demandent grâce 
 À ces assassins triomphants !… 
Ce que pour l’avenir contiennent de menace 
 Les mains de ces petits enfants ;
Ce que, plus tard, diront avec leurs bouches vertes 
 Les cadavres ensanglantés,
Le mot d’ordre sorti des fosses entr’ouvertes,
 Le sombre appel des transportés,
Non ! ô triomphateurs d’abattoir, non infâmes 
 Non, vous ne vous en doutez pas !

 
Un jour viendra bientôt où les enfants, les femmes 
 Les mains frêles, les petits bras,
S’armeront de nouveau sans peur des fusillades 
 Et sans respect pour vos canons !
Les faibles, sans pâlir, iront aux barricades ;
 Les petits seront nos clairons !
Sur un front de bataille épouvantable et large 
 L’émeute se relèvera ;
Et, sortant des pavés pour nous sonner la charge,
 Le spectre de Mai parlera… 
Il ne s’agira plus alors, gueux hypocrites,
 De fusiller obscurément 
Quelques mouchards abjects, quelques obscurs jésuites 
 Canonisés subitement ;
Il ne s’agira plus de brûler trois bicoques 
 Pour défendre tout un quartier ;
Plus d’hésitations louches ! plus d’équivoques !
 Bourgeois, tu mourras tout entier !
La conciliation, lâche, tu l’as tuée !
 Tes cris ne te sauveront pas !
Tu vomiras ton âme au crime habituée 
 En invoquant Thiers et Judas !
Nous t’apportions la paix et tu voulus la guerre,
 Eh bien ! nous l’aimons mieux ainsi !
Cette insurrection, ce sera la dernière 
 Nous fonderons notre ordre aussi !
Non, rien ne restera de ces coquins célèbres,
 Leur monde s’évanouira,
Et toi, dont l’œil nous suit à travers nos ténèbres,
 Nous t’invoquerons, ô Marat !
Toi seul avait raison : pour que le peuple touche 
 À ce port qui s’enfuit toujours,
Il nous faut un grand jour la justice farouche 
 Sans haines comme sans amours,
Dont l’effrayante voix plus haut que la tempête 
 Parle dans sa sérénité,
Et dont la main tranquille au ciel lève la tête 
 De Prud’homme décapité !

Eugène Vermersch.

Bruxelles, août — Londres, septembre 1871

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